Personne, en 1503, ne savait qu'il vivait la Renaissance. Pourquoi serions-nous différents ?

Nous vivons une Renaissance… sans nous en rendre compte

Personne, à Florence en 1503, ne s'est réveillé en se disant :

« Nous sommes en pleine Renaissance. »

Le mot n'existait pas encore. Il sera inventé près de trois siècles plus tard par des historiens regardant cette période avec le recul du temps.

Ceux qui vivaient cette époque voyaient simplement des choses étranges arriver de plus en plus vite.

C'est exactement notre situation aujourd'hui.

Ce qui définit une Renaissance

Une Renaissance n'est pas une simple accumulation d'inventions. C'est la rencontre de plusieurs bouleversements qui se produisent en même temps.

1. Les outils

Au XVe siècle, Gutenberg fait s'effondrer le coût de la copie d'une idée.

Aujourd'hui, c'est le coût de la création qui chute : texte, image, vidéo, musique, code, recherche scientifique… L'intelligence artificielle réduit le coût de produire la connaissance elle-même.

2. L'espace

Colomb, Vasco de Gama et Magellan élargissent brutalement la carte du monde. En une génération, l'humanité découvre environ 50 % de terres supplémentaires et réalise que les océans sont encore plus vastes que tout ce qu'elle imaginait.

Aujourd'hui, nous retournons vers la Lune, non plus pour planter un drapeau mais pour y construire une présence durable. En parallèle, nous connaissons encore une infime partie des fonds océaniques.

3. Le réel

Copernic retire la Terre du centre de l'univers.

Vésale révolutionne l'anatomie en corrigeant plus d'un millénaire d'erreurs médicales.

Aujourd'hui, la physique quantique nous oblige à accepter que les lois fondamentales de la réalité ne ressemblent pas à notre intuition.

4. Le politique

C'est probablement l'aspect le plus souvent oublié.

La Renaissance est aussi celle de Machiavel écrivant Le Prince après avoir été torturé, de Luther dont les idées deviennent virales grâce à l'imprimerie, ou encore de Thomas More qui invente le mot utopie avant d'être exécuté.

Les crises politiques ne sont pas des accidents qui accompagnent les révolutions techniques.

Elles en sont le pendant naturel.

Les deux évoluent toujours ensemble.

Ce qui a réellement changé

Quelques chiffres permettent de mesurer cette transformation.

Vers 1400, copier une Bible demandait environ 136 jours de travail à un copiste.

En 1483, la presse de Ripoli imprime 1 025 exemplaires pour le prix de trois copies manuscrites. Le coût unitaire d'un livre est divisé par 341.

La production de livres accélère elle aussi : le rythme de doublement passe d'environ 104 ans à seulement 43 ans.

Notre vision du monde bascule également. La Terre cesse d'être le centre de l'univers pour laisser place au Soleil, puis progressivement à l'idée d'un univers potentiellement infini.

Mais un chiffre surprend davantage que tous les autres.

L'espérance de vie européenne reste quasiment identique entre 1400 et 1600 : environ 30 à 35 ans.

Autrement dit, la Renaissance n'améliore pas immédiatement la vie matérielle de la majorité des gens.

Elle transforme d'abord ce qu'un être humain peut comprendre.

La révolution cognitive précède largement la révolution du confort.

Aujourd'hui : la même dynamique, mais en accéléré

Le séquençage du premier génome humain a demandé treize années de travail et un consortium international.

En 2001, son coût était encore d'environ 95 millions de dollars.

Aujourd'hui, il coûte environ 500 dollars et peut être réalisé en quelques jours.

Même évolution pour le solaire.

En 1976, produire un watt coûtait environ 106 dollars.

Aujourd'hui, quelques centimes suffisent.

La structure est la même qu'au XVIᵉ siècle.

Seule la vitesse change.

Trois précautions essentielles

Avant de conclure que notre époque dépasse toutes les précédentes, trois nuances sont indispensables.

Premièrement, plus rapide ne signifie pas forcément plus profond.

Nous savons mesurer l'accélération des coûts.

Nous ne pouvons pas encore mesurer son importance historique.

L'histoire seule en décidera.

Deuxièmement, tout n'accélère pas.

Le logement, l'éducation ou les soins suivent des trajectoires bien différentes.

Une civilisation peut voir le coût du calcul s'effondrer pendant que le coût du logement explose.

C'est précisément ce que nous observons aujourd'hui.

Et cette contradiction nourrit une grande partie des tensions politiques contemporaines.

Troisièmement, la Renaissance nous adresse un avertissement.

Entre l'invention de l'imprimerie vers 1450 et les traités de Westphalie de 1648, près de deux siècles de guerres de religion s'écoulent.

Le décalage entre innovation technique et adaptation politique peut être extrêmement long.

Deux livres illustrent parfaitement cette époque.

Le premier est l'édition critique du Nouveau Testament par Érasme, qui démontre que la traduction officielle de l'Église contient des erreurs.

Le second est le Malleus Maleficarum (1487), le célèbre Marteau des sorcières, véritable manuel expliquant comment identifier, interroger et condamner une prétendue sorcière.

Le même outil — l'imprimerie — diffuse à la fois l'esprit critique et la persécution.

Une révolution technologique ne produit donc pas automatiquement une société meilleure.

Elle agrandit d'abord l'écart entre ce que nous sommes capables de faire et ce que nous savons gouverner.

Et cet écart finit toujours par avoir un coût.

Si notre Renaissance est plus rapide, cet intervalle se comprimera lui aussi.

C'est à la fois notre meilleure… et notre plus grande inquiétude.

Léonard ou Nostradamus

Face à une époque incertaine, deux attitudes apparaissent toujours.

Léonard de Vinci ouvre un carnet.

Il observe.

Il dissèque des corps pour comprendre l'anatomie.

Il étudie les oiseaux pour imaginer des machines volantes.

Il expérimente sans relâche.

Nostradamus cherche, lui aussi, à comprendre le monde.

Médecin pendant les épidémies, apothicaire, traducteur, auteur d'un traité de confitures, astrologue de Catherine de Médicis...

À son époque, l'astrologie est enseignée à l'université.

Kepler et Tycho Brahe établissent eux aussi des horoscopes.

Le juger avec nos catégories modernes serait un anachronisme.

Mais le mécanisme psychologique demeure fascinant.

Quand l'incertitude devient insupportable, une mauvaise carte rassure davantage que l'absence totale de carte.

Nous faisons exactement la même chose aujourd'hui.

Prédictions sur l'AGI (Artificial General Intelligence).

Courbes extrapolées à trente ans.

Dates d'effondrement.

Utopies programmées.

Nous cherchons encore à rendre l'avenir prévisible.

Deux polymathes.

Deux réponses à la même angoisse.

Chercher la forme du futur…

…ou commencer à le construire.

Le premier geste rassure.

Le second laisse une trace.

Renaître

Le mot Renaissance signifie littéralement naître à nouveau.

Pas seulement pour une civilisation.

Pour chacun d'entre nous.

Désapprendre.

Changer de domaine.

Redevenir débutant à quarante ou cinquante ans ou plus, ou moins.

Réapprendre à apprendre.

Redevenir autodidacte.

Vouloir figer le monde parce qu'il nous convenait est probablement le seul projet dont l'échec soit garanti.

Nostradamus a vendu bien davantage de livres que Léonard n'a vendu de tableaux.

Et c'était sans doute normal.

Il offrait à son époque ce qu'elle réclamait.

Mais l'avenir se trouvait dans les carnets de Léonard.

Personne ne le regardait les remplir.

Il les a remplis quand même.

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On ira bientôt marcher sur la Lune. Et tout le monde s'en fout.